Éolien et zones de pêche : la tension monte en baie de Saint-Brieuc !

Les tensions autour de l’éolien en mer ne sont pas nouvelles en Baie de Saint-Brieuc : une dizaine d’années déjà que les pêcheurs et les associations locales se mobilisent. Peu au fait du sujet, le chargé de mission de Pleine Mer est allé à leur rencontre pour tenter d’y voir un peu plus clair sur la situation.

Le projet éolien de la Baie de Saint-Brieuc est pharaonique : 62 éoliennes sur une centaine de kilomètres carrés, soit 200 forages qui perceront chacun le plancher océanique sur 70 mètres. Un projet confié en 2012 au porteur de projets « Ailes Marines », pourtant arrivé deuxième lors de l’appel à projet, et proposant le tarif de rachat de l’électricité par EDF le plus cher, au plus grand étonnement des pêcheurs et des associations locales. S’en suit une cascade de recours enclenchés par les pêcheurs eux même mais aussi par des associations comme « Gardez les Caps », à l’encontre d’Ailes Marines, promoteur du projet.

En effet, les impacts d’un tel projet sur la vie marine peuvent être très importants. Dans un écosystème comme celui de la baie de Saint-Brieuc, l’alternance de sable et de roches amène une diversité incroyable : les homards et autres crustacés sont abondants dans les anfractuosités des rochers, les bivalves comme les coquilles Saint-Jacques se situent juste sous le sable et filtrent l’eau de mer, et les poissons profitent de la richesse de l’écosystème … mais le projet en question menace la vie marine par de nombreux aspects, comme l’explique Katherine Poujol, présidente de l’association Gardez les Caps : « les milliers de m3 de sédiments secs extraits lors des 200 forages à 70m de profondeur ne seront pas ramenés à terre … c’est-à-dire qu’ils augmenteront fortement le taux de turbidité de l’eau, menaçant en particulier les bivalves. Et en phase de fonctionnement, les parcs éoliens créent des panaches turbides qui peuvent mesurer de 30 à 150 mètres de large et jusqu’à plusieurs kilomètres de long. Ensuite, lors des forages, des ondes sonores de 200 à 250 décibels feront fuir les poissons et tous les organismes étant en capacité de nager. Enfin, en phase de fonctionnement, les ondes de compression générées par le passage des pales devant le mât des éoliennes (340km/h en bout de pale) créent des émissions acoustiques chroniques, de puissances et de fréquences variables qui interférent avec les systèmes de perception des animaux marins qui se basent sur l’analyse acoustique pour s’orienter, se nourrir, se reproduire. Au fil du temps, les animaux marins accumulent une « dose de bruit » qui engendre un traumatisme acoustique incompatible avec leur survie. »

Alors, lorsque les pêcheurs ont observé sur l’AIS l’arrivée il y a quelques jours, du Geo Ocean IV, un navire de 42 m chargé de faire des études pour le compte de RTE et Ailes Marines, ils ont décidé de se mobiliser. L’objectif pour RTE : faire des tests pyrotechniques pour permettre le passage du câble de raccordement au réseau électrique. Mais, comme l’explique Julien Tréhorel, patron pêcheur de l’armement INTREPIDE : « le processus n’a pas été consultatif, ils ont décidé de passer en force et de faire leurs tests sans prendre en compte la présence de pêcheurs sur la zone et les impacts de ces tests sur notre métier »

Les pêcheurs artisans ont donc décidé de monter au créneau, ce lundi 18 mai 2020. Caseyeurs, ligneurs, fileyeurs, dragueurs, chalutiers, une grande diversité de métiers était présente autour du bateau … pour une action pacifique à base de cornes de brume et de fumigènes, visant à dénoncer « l’enfumage dont les pêcheurs artisans sont victimes ». En parallèle, des actions étaient menées à Terre par des associations environnementales locales.  

On peut comprendre le désarroi des pêcheurs. Comme l’explique Julien Tréhorel « la dernière fois que des forages tests ont été menés, les homards et les araignées ont complètement changé de comportement, et leur capture est devenue très compliquée » Il a donc décidé de créer l’association de Défense de l’environnement et pêche artisanale dans le Golfe Normand breton (ADEPA GNB) pour lutter contre l’implantation du parc éolien en baie de Saint-Brieuc.

L’Etat et les porteurs de projets semblent intouchables : dans le contexte de la transition énergétique, gare à celui qui critique un projet d’énergie éolienne. La présidente de Gardez les Caps s’insurge : « est-ce cela la fameuse croissance bleue ? Remplacer la pêche artisanale par des industriels qui privatisent et détruisent le littoral pour faire du profit ? » En effet, comme l’explique ce récent rapport du Transnational Institute à propos de la croissance bleue, l’éolien industriel est loin d’être exemplaire, et nécessite l’exploitation de terres rares dans les pays du Sud, en plus de ses impacts sur les fonds marins : « Bien que la transition vers les énergies éoliennes et solaires soit mise en exergue, l’extraction minière en eau profonde des minéraux requis pour ces technologies nous amène vers des territoires écologiques inconnus avec une faible connaissance des conséquences potentielles. […] Les conséquences sociales et écologiques de ces changements sont rarement prises en compte dans les politiques de la croissance bleue. »

Et ce projet n’est pas le seul à faire débat : Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Nazaire, Le Tréport, Yeu-Noirmoutier … autant de projets d’éolien en mer qui rencontrent de fortes résistances locales, comme en témoigne la création d’un collectif de pêcheurs artisans rassemblant des pêcheurs des différents ports concernés afin de mettre en place des stratégies communes pour préserver les ressources dont ils dépendent.

Comme l’explique Julien Tréhorel, les pêcheurs du collectif portent aussi le combat au niveau européen, où des recours juridiques sont engagés. « Nous faisons front avec d’autres pêcheurs artisans du nord de l’Europe, comme les hollandais par exemple. Eux ont déjà vu les impacts de la construction d’éoliennes en plein milieu de leurs zones de pêche, et ils sont des alliés importants pour témoigner sur les conséquences terribles de ce type de projet »

Que ce soit pour les pêcheurs ou pour les associations locales, un argument central revient de part et d’autre : la nécessité d’études claires et indépendantes à propos des impacts de ce projet sur les écosystèmes marins. En effet, des observateurs scientifiques ont été financés par le porteur de projet … « mais aucune véritable étude n’en est ressortie » selon Julien Tréhorel. Lui a enregistré les impacts des forages tests : « homard par homard, tout est sur mon ordinateur, et je peux prouver l’impact qu’on eu les forages tests sur la pêche du homard au casier ».

De plus comme l’explique l’association Gardez les Caps : « dans le projet de la baie de Saint-Brieuc, le promoteur est juge et partie des études d’impacts : il a choisi à la fois les cabinets de conseil qui ont mené les études, les méthodologies employées, et géré la publication les résultats. » 

Il semblerait donc que la mobilisation soit loin d’être terminée, malgré une réunion d’urgence entre les porteurs de projet et le comité des pêches ce mardi. Suite à la mobilisation de lundi matin, l’effervescence règne sur les réseaux sociaux, que se soit chez les habitants locaux ou dans le monde de la pêche. Quelle sera la suite de mobilisation ? Un appel à manifester est en ligne pour le samedi 23 mai à Erquy.

Pour en savoir plus :

Une interview de Julien Trehorel https://www.bretagne5.fr/emissions/b5-matin/podcast-7937

Le site de Gardez les Caps http://gardezlescaps.org/

Quelques photos de la manifestation de Lundi (Crédits, Julien Tréhorel)

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