03.12.2019 Chalutiers géants en Manche : une forte opposition des pêcheurs français

Comme chaque fin d’année, des chalutiers géants travaillent en Manche, et osent se revendiquer d’une « pêche durable » (label MSC). Ces bateaux qui peuvent pêcher en une nuit 250 tonnes de poisson. Pour rappel, un ligneur côtier pêche entre 30 et 200 kg par nuit, soit quelques tonnes en par an. Les pêcheurs locaux le disent bien : « ce bateau pêche en une nuit ce que nous on met des années à pêcher». Autre exemple, L’Annelies Ilena qui possède une capacité de stockage en cale de 7 000 tonnes et traite jusqu’à 400 tonnes de poisson par jour. A titre de comparaison, Lorient est le troisième port français pour un tonnage de 26 000 tonnes par an, soit en moyenne 71 tonnes par jour. Ainsi ces chalutiers géants peuvent pêcher en une seule journée jusqu’à 5 fois plus que le tonnage journalier des plus gros ports français.

Il est évident que les impacts sociaux, environnementaux et économiques sont désastreux. Le mort d’ordre des pêcheurs est le suivant : « Il faut réserver la Manche à des artisans et des bateaux côtiers, les chalutiers géants n’ont rien à y faire ». L’association Pleine Mer publie donc ce communiqué après de nombreuses discussions avec les pêcheurs, en gardant en tête qu’il est ici question de chalutiers de plus de 100 mètres de long, qui n’ont rien à voir avec des chalutiers artisans.

Pour rappel, le Margiris, 143 mètres tout de même, est interdit dans les Zones Economiques Exclusives australiennes et chiliennes, avec pour motif « son impact sur les ressources naturelles ». Il semble donc incompréhensible que ce genre de bateau continue à travailler en Manche. D’autant que ces bateaux qui disent capturer « uniquement du poisson bleu » produisent directement de la farine de poisson pour nourrir … les poissons d’aquaculture. Cette pêche dite « minotière » représente ¼ des débarquements mondiaux en volume et est très lucrative, en particulier pour l’entreprise norvégienne Marine Harvest qui détient un quasi-monopole sur l’aquaculture industrielle de saumon. Autant de protéines qui pourraient être consommées directement mais qui sont gâchées : produire 1kg de saumon nécessite jusqu’à 4 kg de farine. La question des rejets et des prises accessoires se pose aussi : étant donné l’opacité de ce qui se passe sur ces bateaux, qui transforment parfois le poisson directement à bord, on peut légitimement se demander si certaines espèces nobles comme le bar ne finissent pas aussi en farine. Un scandale quand on sait que ces espèces font vivre des familles de pêcheurs artisans.

Grâce à sa présence sur le terrain ces dernières semaines, l’association Pleine Mer a interrogé les pêcheurs sur le sujet, en Manche bien sûr, mais aussi sur la façade Atlantique et en Méditerranée. Les questions que les pêcheurs se posent sont diverses et ils ne cachent pas leur inquiétude face à ce modèle de pêche ultra-industriel. Les sujets les plus abordés sur les quais sont développés ci-après.

Comme toujours, l’injustice de répartition des quotas entre les gros bateaux et les petits bateaux est un sujet critique. Comment peut-on accepter qu’un bateau industriel comme le Maartje Theodora puisse prélever 44 000 tonnes de maquereau en une année, alors que certains pêcheurs artisans se voient refuser un quota d’une tonne de maquereau. Seule la répartition des quotas sur la base des antériorités de capture permet à une telle injustice d’exister.

Les pêcheurs se souviennent aussi de l’intervention de Greenpeace qui a permis de faire condamner le Maartje Theodora il y a quelques années. Cependant pour l’instant, les deux organisation ayant des bateaux (Sea Shepherd et Greenpeace), se sont clairement positionnées contre les chalutiers industriels, mais n’ont pas mené d’action en mer contre ces pratiques. La question est critique en Vendée où l’organisation Sea Shepherd est très présente : les pêcheurs souhaiteraient aussi que l’organisation s’intéresse aux chalutiers géants et les filment en mer. En particulier, les hélices énormes de ces bateaux ont un impact évident sur les cétacés, et il serait sûrement intéressant de s’y pencher.

Enfin les pêcheurs semblent très bien comprendre le problème que des intérêts financiers hollandais dans la pêche française. En effet, comme l’a expliqué la plateforme de la petite pêche française :

« L’un des navires dont il est question ici se nomme le Margiris, immatriculé en Lituanie, mais propriété d’un des plus puissants armements industriels européens, le néerlandais Parlevliet & Van der Plas. En France, la multinationale Parlevliet & Van der Plas, 6000 salariés, possède ainsi la Compagnie Française du Thon Océanique, 14 senneurs industriels, 100 000 tonnes de captures annuelles, l’armement Euronor et la Compagnie des Pêches de Saint Malo, soit les « fleurons » de la pêche industrielle française. Cornelis Vrolijk, l’autre grande multinationale néerlandaise possède, elle, France Pélagique, un armement de chalutiers géants d’une centaine de mètres ainsi que les trois bolincheurs de l’ex-armement Dhelemmes basés à Concarneau. Au sein des filiales françaises de ces armements industriels, on rappelle que :

– M. Antoine Dhellemmes, est dirigeant de France Pélagique, un armement de chalutiers géants d’une centaine de mètres, propriété de la multinationale Néerlandaise Cornelis Vrolijk, également vice-président du Conseil du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins.

– M. Hervé JEANTET, dirigeant de l’armement Dhellemmes, également propriété de Cornelis Vrolijk, est-il président du conseil spécialisé “pêche et aquaculture” de FranceAgrimer, vice-président de la principale Organisation de Producteurs française, les Pêcheurs de Bretagne »

Ce fonctionnement quasi-mafieux est bien connu des pêcheurs, qui ont malheureusement peu de moyens pour lutter contre.

Le double jeu de certains comités des pêches est aussi dénoncé par de nombreux pêcheurs. En effet, les représentants se sont unanimement prononcés contre la présence des chalutiers industriels en Manche, ce qui est apprécié par tous les pêcheurs. Cependant, certains de ces représentants ont accepté et même encouragé une augmentation du nombre de licences pour la senne danoise en Manche. Or l’impact de la senne danoise sur la ressource est aussi très important. On peut donc légitimement questionner une approche nationaliste de la surexploitation : quand ce sont des bateaux hollandais c’est un problème, mais si ce sont des bateaux français on les laisse faire ? Les pêcheurs sont bien conscients de cette escroquerie et ne comptent pas se laisser faire. Selon les pêcheurs, la solution est simple : l’écosystème marin est fragile, et que cela concerne les super chalutiers ou les senneurs danois, toutes les techniques de pêche destructrices doivent être strictement réglementées pour ne pas impacter le moyen d’existence des pêcheurs artisans. Les pêcheurs déclarent qu’ils continueront à lutter contre les intérêts financiers qui encouragent ce genre de pratiques.

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